Un très beau livre de réflexions intimistes d’un auteur que je connaissais déjà pour avoir lu Le rapport de Brodeck, La Petite fille de Monsieur Linh ou Les âmes grises. Ce que j’aime particulièrement dans son écriture, c’est ce qu’il fait des personnages, qui, bien que différents, sont tous très forts. J’ai ressenti la même chose dans ce livre, sauf que cette fois, le personnage est bien vivant, puisqu’il y a confusion entre l’auteur, le narrateur et le personnage.

Effectivement, changement de style et de décor, ce n’est plus un roman mais un ouvrage de réflexions sur la mort, la vie, l’amour, le corps, le temps qui passe sur soi, un livre déclenché par un drame de la vie.

L’arbre de Toraja, rencontré au cours de l’un de ses voyages, est un prétexte. Tout comme un peuple de Sulawesi a tout un cérémonial faisant de la mort ‘’le point focal [de leur monde]’’, l’écriture pour Philippe Claudel, est son arbre, lui permettant de tracer en filigrane un portrait de son ami. Celui-ci disparu, c’est un nouvel équilibre qu’il faut reconstruire. A cinquante ans passé, cela soulève bien des questions, des introspections. Il a une très belle citation au sujet des films qu’il fait : « J’ai depuis longtemps compris que nous ne faisons pas des films, mais qu’ils naissent de nous et se dessinent comme ils l’entendent, au moment qu’ils ont choisi ». J’ai l’impression que c’est la même chose pour les livres. Et ce récit est né au fond de lui et avait besoin de sortir.

Je suis habituellement mal à l’aise avec ce type de livre, n’aimant pas les déballages de vie privée sur le devant de la scène, quelque soit le support. Mais là, je n’ai pas pu le lâcher,  il  m’a beaucoup touché, sans que cela relève du voyeurisme, ce que je ressens habituellement.  Je ne suis pas un homme, je n’ai pas cinquante ans, et je me suis pourtant reconnu dans certaines réflexions, mon vécu me faisant réagir, notamment le rapport à la maladie.

 

Citations :

« Dans notre monde, nous gommons désormais la présence de la mort. Les Toaraja en font le point focal de leur existence. Qui donc est dans le vrai ? »

« Parfois, on écrit dans son cerveau lieux que nulle part ailleurs » 

« J’ai depuis longtemps compris que nous ne faisons pas des films, mais qu’ils naissent de nous et se dessinent comme ils l’entendent, au moment qu’ils ont choisi ».

« Qu’avais-je besoin de préparer nos retrouvailles ? Il ne s’agissait pas d’un entretien d’embauche, ni de l’oral d’un examen. Je me rendais compte combien ce qu’il m’avait annoncé avait commencé à changer la donne. A quel point le fait qu’il m’ait dit être atteint d’un cancer parvenait à modifier l’appréhension que j’avais de lui, comme si, chargé désormais de cette maladie, il n’était plus tout à fait l’homme que je connaissais, mais devenait une créature en partie étrangère et avec laquelle je ne savais pas encore comment il fallait que je me comporte… »

 

« Dans le texte sur Primo Levi, Rigoni Stern parle de ses promenades à ski, dans l’hiver silencieux et enneigé. Il n’est jamais seul dans ces moments : l’accompagne toujours un ami disparu, avec lequel il chemine, apprécie la pureté de l’air, les brillances du soleil sous les lointains glacés, décrypte les traces laissées au sol par les animaux sauvages. Ce jour là, c’est Primo Levi qui fait glisser ses skis à côté des siens, même si nulle ombre ne s’allonge lui ».

 

claudel