Vendredi

Qu’advient-il à un homme, sans autrui, sur une île déserte ?

Au moment où Tournier faisaient des études d’ethnologie, le Robinson Crusoé de Daniel Defoe ressort alors en poche. Il l’a lu, en ayant en mémoire tout ce qu’il a appris dans ses cours : le langage, la notion de sauvage, de civilisé. Il décida alors de faire un nouveau Robinson, en prenant en compte les acquis de l’ethnographie.

Dans ces deux histoires, des points communs : le naufrage lors d’une tempête, un survivant solitaire, l’élaboration d’un nouveau monde, la visite de sauvages anthropophages.

Mais aussi des variantes conséquentes : Defoe plaçait sin histoire dans les Caraïbes, Tournier la replace dans le lieu d’un vrai ‘’Robinson’’, un écossais qui choisit de vivre seul quelques années sur un archipel au large du Chili au XVIIIes, dans le Pacifique. C’est alors, du XVIIIe au XXes, le lieu où on pouvait espérer fuir la civilisation. Et alors que Defoe veut montrer un Robinson des origines, qui reconstitue une nouvelle société à l’image de celle qu’il connait, économique et sociale, Tournier veut montrer la déshumanisation : homme sexué dans un lieu fantastique, son Robinson humanise l’ile qu’il considère comme son épouse. Il féconde la terre et se fond en elle (p 159, enracinement de sa barbe).

Les deux histoires évoluent d’abord avec de nombreuses similitudes et on retrouve parfaitement dans le livre de Tournier les grandes étapes du Robinson de Defoe : abri dans une grotte, construction d’un navire inutilisable, nouvelle organisation et maitrise du territoire (‘’comme l’humanité jadis, il était passé du stade de la cueillette et de la chasse à celui de l’agriculture et de l’élevage’’). A tel point que je me demandais l’intérêt d’une telle réécriture. Mais le Robinson à la lumière de l’ethnographie est bien plus humain, montre davantage ses faiblesses (‘’En vérité, il éprouvait une insurmontable répugnance pour tout ce qui pouvait ressembler à des travaux d’installation dans l’île’’) , ses doutes. La mesure du temps semble lui donner un nouveau pouvoir sur l’Ile, une maitrise de son monde.

‘’Rien de tel pour percer l’âme d’un homme que de l’imaginer revêtu d’un pouvoir absolu auquel il peut imposer sa volonté sans obstacle’’. Et cela s’applique parfaitement à Robinson dès que Vendredi entre dans sa vie. Là s’arrête les ressemblances. Alors que le premier RC fait preuve d’humanité, le second est le maître du monde, jusqu’à ce que son monde s’écroule. Alors commence pour les deux habitants de l’île une nouvelle vie. La fin, quant à elle, reste ouverte. Comment Robinson va-t-il se comporter avec Jeudi ?