Kertesz

Ce roman n’est pas le premier que je lis sur la déportation, mais il a une particularité narrative qui m’a touchée.

Le personnage principal est un adolescent de 15 ans. Ce n’est malheureusement pas une originalité ( Voir Une vie , de Simone Veil, par exemple, que j’ai déjà chroniqué). Mais ici, ce n’est pas une littérature de l’après, comme beaucoup de livres de témoignages.  « Une littérature de l’après » est un livre qui emploie les mots de la connaissance, lorsqu’on peut enfin mettre les mots sur l’horreur qui a été vécue, quand le narrateur a acquis le recul nécessaire.  Dans ce roman, ce n’est pas le cas, et c’est ce qui rend ce texte si fort.

Le temps s’arrête. Le garçon vit pas à pas, au jour le jour ce qui lui arrive. Il ne nomme les choses qu’à partir du moment où il les apprend, et il en prend connaissance par la bouche des ‘’anciens’’. Il a pour cela beaucoup recours au début de son expérience concentrationnaire aux guillemets pour rapporter les paroles de ceux qui nomment les choses, les propos en allemands, tout ce qu’il entend pour la première fois, pour montrer aux lecteurs qu’il n’en avait pas la connaissance avant. Il ne sait pas qu’il est ‘’déporté’’ et nous vivons donc cette expérience avec lui au jour le jour, dans sa tête, dans ses yeux.

C’est un témoignage, et pourtant j’ai employé dans ce compte-rendu les termes de ‘’personnage’’ et de ‘’roman’’. En effet, Imre Kertesz ne veut pas témoigner, mais ‘’recréer le monde des camps dans une reconstruction immédiate dont la fiction pouvait seule supporter le poids de la douleur’’. Ce roman est donc l’outil, pour l’auteur, qui rend audible la parole du narrateur, jeune homme juif privé de destin, de l’humanité de l’homme.

Citation :

« En vérité, les murs étroits des prisons ne peuvent pas tracer de limite aux ailes de notre imagination ».

« Moi aussi j’ai vécu un destin donné. Ce n’était pas mon destin, mais je l’ai vécu jusqu’au bout »

« Je n’aurais jamais cru, par exemple, que je me transformerait si vite en vieil homme flétri. Au pays, il faut du temps, 50 ou 60 ans au moins, au camp, trois mois ont suffi pour que mon corps me trahisse. Je peux donc affirmer qu’il n’y a rien de plus pénible, de plus décourageant que de relever jour après jours ce qui meurt en nous »